En bref
Une geisha est une artiste de spectacle : danse, shamisen, chant, jeux de banquet, cinq à six ans de formation avant le premier rendez-vous payé. À Kyoto on dit geiko, les apprenties sont des maiko, et elles sont environ 250 dans les cinq hanamachi de la ville, contre des dizaines de milliers dans le pays en 1920. Le mythe de la prostitution vient du voisinage des quartiers réservés d’Edo, puis de l’après-guerre, quand des femmes se présentaient aux soldats américains comme des geisha girls. Dans les rues privées de Gion, la photo est interdite depuis octobre 2019 sous peine de 10 000 yens d’amende, et plusieurs ruelles sont fermées depuis 2024. Une maiko croisée à 18 heures va travailler. Pour en voir sans déranger : un odori de 4 500 à 8 000 yens, Gion Corner autour de 5 500, un dîner de 10 000 à 30 000.
Le mot geisha nous arrive lesté de deux siècles de malentendus, dont un roman à succès et son film qui ont fait plus de dégâts que tout le reste. Une geisha est une artiste de spectacle, formée des années durant à la danse, au shamisen et à la conduite d’une table, employée d’une maison qui la loge et la facture à l’heure. À Kyoto on dit geiko, et les apprenties sont des maiko. Si tu veux le décor complet, les usages japonais à connaître avant de partir couvrent le reste ; cette page s’occupe d’un seul métier et de la façon de se tenir dans ses quartiers.
Un métier d’artiste, pas un fantasme
Le coeur du travail s’appelle l’ozashiki : un banquet privé, en maison de thé ou au restaurant, deux à trois heures, une dizaine de convives au plus. Les geiko et les maiko y dansent, jouent, chantent, servent et lancent des jeux de buveurs comme le konpira fune fune. L’éventail plié qu’elles tiennent en dansant n’a rien d’un accessoire décoratif : l’éventail japonais obéit à ses propres codes, jusque dans la mode d’aujourd’hui. La facture se compte au temps passé, autrefois mesuré au bâton d’encens, le senkodai. Pas de client sans présentation non plus : c’est l’ichigensan okotowari des maisons de thé de Gion.
Les cours ne s’arrêtent jamais : une geiko de 65 ans va toujours à sa leçon de danse. À Gion Kobu, la chorégraphie relève de l’école Inoue et les élèves passent par le Nyokoba.
- La danse, le nihon buyo, qui décide seule du premier rang dans un spectacle.
- La musique : shamisen, tambours ko-tsuzumi et o-tsuzumi, flûte, chant kouta.
- Cérémonie du thé, calligraphie, conversation, et le passage au parler de Kyoto.
L’okiya est un employeur : elle loge l’apprentie, paye ses cours, ses coiffeurs et une garde-robe qui coûte une fortune, un kimono de cérémonie se comptant en centaines de milliers de yens. La maiko rembourse par son travail, puis une geiko confirmée passe souvent jimae, indépendante. Kyoto en compte environ 250, dont une soixantaine de maiko. Raconté de l’intérieur, le quotidien d’une geisha ressemble bien plus à une carrière salariée qu’au destin romanesque qu’on lui prête.
Geiko ou maiko : les mots, les signes, et cinq ans de formation
Le vocabulaire règle la moitié des malentendus. Geisha est le mot national, littéralement personne d’art ; geiko son équivalent à Kyoto, geigi celui de Tokyo. Maiko, la danseuse, désigne l’apprentie et n’existe qu’à Kyoto ; à Tokyo elle s’appelle hangyoku, demi-cachet.
Les signes qui les séparent sont des marques de grade. La maiko porte ses propres cheveux, coiffés chaque semaine par un spécialiste, et un obi qui pend dans le dos sur cinq à six mètres ; la geiko porte une perruque et un obi court noué en tambour. La maiko marche sur des okobo, socques de bois d’une dizaine de centimètres, la geiko sur des zori plats. Le col, rouge chez l’apprentie et blanc chez la confirmée, donne son nom au passage d’un grade à l’autre : l’erikae.
Le parcours est balisé : shikomi d’abord, six mois à un an de ménage, de cours et de dialecte, sans paraître en banquet ; le mois de minarai, passé à observer les ozashiki ; puis le misedashi, le début officiel, avec un nom de scène donné par la maîtresse de maison. Suivent cinq ans de maiko, l’erikae vers 20 ou 21 ans, et une carrière qui peut durer quarante ans.
Le point qui gêne mérite d’être posé à plat. La scolarité obligatoire s’arrête à 15 ans au Japon et l’entrée en okiya se fait le plus souvent juste après le collège : une maiko de 16 ou 17 ans est une mineure qui travaille le soir dans un environnement d’adultes. Des témoignages rendus publics en 2021 ont poussé les associations de quartier et la municipalité de Kyoto à resserrer les règles, à commencer par l’alcool, légal à 20 ans, qu’une mineure ne doit ni servir ni consommer. Avant les lois sociales du vingtième siècle, l’entrée se faisait plus tôt encore, sous contrat de servitude. Celle que tu croises à Miyagawacho est une salariée en déplacement, parfois mineure.
D’où vient vraiment le mythe de la prostitution
La confusion a une histoire précise. À l’époque d’Edo, les quartiers réservés, Yoshiwara à Edo et Shimabara à Kyoto, abritaient des courtisanes, dont les oiran et les tayu : un métier légal, réglementé, distinct. Les geisha apparaissent au dix-huitième siècle, d’abord des hommes puis des femmes à partir des années 1750, engagées pour animer les banquets. Mêmes rues, d’où le brouillage, mais l’administration les a séparées très tôt.
- 1779 : les autorités reconnaissent le métier, créent les bureaux d’enregistrement kenban et interdisent aux geisha de concurrencer les courtisanes.
- 1872 : l’édit d’émancipation libère les femmes tenues par contrat de servitude et impose des licences distinctes.
- 1945 à 1952 : sous l’occupation, des femmes qui vendent des services sexuels autour des bases se présentent aux soldats américains comme des geisha girls, et l’expression passe en anglais.
- 1956 : la loi contre la prostitution, en vigueur en 1958, ferme les quartiers réservés. Les courtisanes disparaissent, les geisha restent, et la mémoire collective rabat les unes sur les autres.
- 1997 puis 2005 : un roman américain et son adaptation bâtissent leur intrigue sur la vente de la virginité d’une apprentie. La geiko de Gion Kobu qui avait servi de source à l’auteur a contesté le récit.
Aujourd’hui la question ne se pose plus, ni en droit ni en pratique. Un ozashiki se tient dans une pièce où circulent le personnel de la maison et les autres convives, avec un début et une fin notés sur une facture. On ne prend d’ailleurs pas rendez-vous avec une artiste : on réserve une maison de thé.
Les cinq hanamachi de Kyoto, et le cas de Tokyo
Un hanamachi, littéralement une ville de fleurs, est un quartier organisé : maisons de thé, okiya, une école, une salle de spectacle appelée kaburenjo, une association qui gère les plannings. Kyoto en a gardé cinq, à moins de vingt minutes les uns des autres.
- Gion Kobu, le plus grand, autour de Hanamikoji, une centaine d’artistes, école Inoue, Miyako Odori en avril.
- Gion Higashi, le plus petit, une vingtaine d’artistes, avec le Gion Odori du 1er au 10 novembre.
- Pontocho, une ruelle de 500 mètres le long de la rivière Kamo, et le Kamogawa Odori en mai.
- Kamishichiken, le plus ancien, né au quinzième siècle près de Kitano Tenmangu, très calme.
- Miyagawacho, au sud de Shijo vers le théâtre Minamiza, avec le Kyo Odori au printemps.
Tokyo fonctionne autrement. On y dit geisha ou geigi, les apprenties sont des hangyoku, et il reste six quartiers actifs : Shinbashi, Akasaka, Yoshicho, Kagurazaka, Asakusa et Mukojima. Ni rue-décor ni maisons de bois alignées, les restaurants se cachent dans des immeubles ordinaires et on ne croise personne par hasard. Shinbashi donne l’Azuma Odori au Shinbashi Enbujo, en mai.
La profession a fondu depuis les années 1920 : moins d’artistes, et de plus en plus de monde pour les regarder.
À Gion, la rue est un lieu de travail
Depuis octobre 2019, la photographie est interdite dans les rues privées de Gion Machi Minami-gawa, celles qui partent de Hanamikoji, et des panneaux y annoncent une amende de 10 000 yens. Ces ruelles appartiennent à l’association du quartier, ce qui rend la règle opposable : tu es chez quelqu’un. Au printemps 2024, l’association en a fermé plusieurs aux visiteurs, panneaux et rondes à l’appui. Hanamikoji reste une voie publique où la photo n’est pas interdite en soi, mais la décence ne change pas de trottoir.
Ce que ces mesures cherchent à arrêter est documenté : des maiko suivies sur cinquante mètres, retenues par la manche pour poser, encerclées à un angle de rue le temps de trois photos, arrivées en retard à un rendez-vous facturé. Un kimono de maiko vaut plusieurs centaines de milliers de yens et se déchire ; même à l’autre bout de l’échelle des prix, choisir un kimono reste une affaire de saison, de motif et de tissu. Une femme qui traverse Gion à 18 heures en tenue de travail se rend chez un client, comme un avocat qui rejoint son cabinet.
Le comble, c’est que la plupart des silhouettes photographiées en plein jour ne sont pas des professionnelles : les studios de henshin de Higashiyama transforment n’importe quelle cliente en maiko pour 6 000 à 15 000 yens. Celle qui pose sur les marches de Ninenzaka à 14 heures sort d’un studio ; une vraie maiko part à la tombée du jour et ne s’arrête pas.
- Ne suis personne, ne cours pas derrière, ne coupe pas le passage pour cadrer de face.
- Ne touche jamais un kimono, une manche, une ombrelle, et pas de selfie sans un oui clair.
- Pas de flash à la tombée du jour, c’est le geste qui déclenche le plus de réactions.
- Baisse la voix après 22 heures dans les ruelles de Pontocho, ce sont aussi des habitations.
Personne ne te reprendra à voix haute, et c’est le piège. Comme pour les bains publics, où les règles à connaître avant d’entrer dans l’eau ne sont écrites nulle part, la sanction est silencieuse : on te contourne, on ferme une porte. Mon erreur de débutante, un soir de mars à l’angle de Hanamikoji et de Shinbashi : j’ai fait trois pas de côté pour cadrer une maiko qui sortait d’une maison de thé, comme les quinze personnes autour de moi. Elle a changé de trottoir, puis d’itinéraire, et nous lui avons fait perdre deux minutes sur un rendez-vous à heure fixe. Je n’ai plus ressorti d’appareil là-bas.
Les façons légitimes d’en voir, et ce que ça coûte
Les spectacles publics saisonniers sont la meilleure porte d’entrée. Chaque quartier monte son odori dans son kaburenjo : le Miyako Odori de Gion Kobu tient tout le mois d’avril, plusieurs représentations d’une heure par jour, de 6 000 à 8 000 yens la place. Les quatre autres quartiers montent le leur au printemps, en mai ou début novembre, entre 4 500 et 6 500 yens. Si tu ne dois en voir qu’un, prends le Miyako Odori et paye le supplément de 2 000 à 3 000 yens pour la cérémonie du thé.
Hors saison, deux rendez-vous tiennent la route. Gion Corner, au pied de Hanamikoji, donne chaque soir une heure de digest des arts traditionnels pour environ 5 500 yens, dont une danse kyomai par deux maiko : un condensé assumé, mais le seul rendez-vous quotidien de la ville. En juillet et en août, Kamishichiken ouvre un beer garden dans la cour de son kaburenjo, 2 000 à 3 000 yens la consommation, servi par les geiko et les maiko du quartier. J’y suis allée un soir de juillet vers 19 heures : douze tables sous les lanternes, et la geiko qui a versé ma bière est restée bavarder cinq minutes. C’est le contact le plus simple et le moins cher que je connaisse.
Restent les fêtes ouvertes à tous, où l’on photographie sans se poser de question. Le setsubun des 2 et 3 février, la fête qui chasse les démons pour ouvrir le printemps, met des geiko et des maiko en scène à Yasaka-jinja et à Kitano Tenmangu, danses puis lancer de haricots, gratuitement. Le baikasai du 25 février, à Kitano Tenmangu, est une cérémonie du thé en plein air servie par Kamishichiken, billet autour de 2 000 yens.
Pour un vrai repas, les hôtels et plusieurs restaurants de Kyoto vendent des dîners avec maiko de 10 000 à 30 000 yens par personne, et un ozashiki privé en maison de thé, qui passe par une présentation ou par un concierge, démarre vers 50 000 yens par tête. C’est cher, c’est légitime, et l’argent va au métier. Même logique que pour l’autre grand spectacle traditionnel du pays : personne ne traque un lutteur dans une rue de Ryogoku, on prend un billet et on s’assoit, comme l’explique le mode d’emploi pour réserver sa place lors d’un tournoi. Une geiko se regarde travailler, elle ne se chasse pas.
Questions fréquentes
Une geisha est-elle une prostituée ?
Non. Une geiko ou une maiko est une artiste employée d’une okiya, formée des années durant à la danse et au shamisen, payée au temps passé. La confusion vient de la cohabitation, à l’époque d’Edo, avec les courtisanes des quartiers réservés, un métier distinct et séparé administrativement dès 1779, puis de l’après-guerre, quand des femmes se sont présentées aux soldats américains comme des geisha girls.
Quelle différence entre une geisha, une geiko et une maiko ?
Geisha est le terme national, geiko son équivalent à Kyoto, geigi celui de Tokyo. Maiko désigne l’apprentie, à Kyoto uniquement : cinq ans environ, entre 16 et 21 ans, avant l’erikae qui la fait passer geiko. À Tokyo, l’apprentie s’appelle hangyoku, littéralement demi-cachet. Une geiko reste geiko tant qu’elle exerce, parfois jusqu’à 70 ans passés.
Peut-on photographier une maiko dans la rue à Kyoto ?
Pas dans les rues privées de Gion : depuis octobre 2019, des panneaux y annoncent 10 000 yens d’amende, et plusieurs ruelles sont fermées aux visiteurs depuis 2024. Sur les voies publiques comme Hanamikoji, rien ne l’interdit formellement, mais suivre, bloquer ou toucher une femme qui se rend au travail reste du harcèlement. Photographie pendant les spectacles publics, jamais dans le dos de quelqu’un en chemin.
Combien coûte une soirée avec une geiko ?
Un ozashiki privé réservé par une maison de thé démarre autour de 50 000 yens par personne pour deux heures avec deux artistes, et ces maisons n’acceptent pas les inconnus sans présentation. Les formules ouvertes à tous coûtent bien moins : de 10 000 à 30 000 yens un dîner avec maiko, environ 5 500 yens l’heure à Gion Corner, de 4 500 à 8 000 yens une place d’odori.
Sources
- Japan Guide, fiches pratiques et retours de terrain
- JNTO, office national du tourisme japonais
- Japan National Tourism Organization, informations officielles
Article rédigé à partir de séjours réels au Japon. Les tarifs, horaires et conditions d’entrée évoluent vite : vérifie toujours l’information officielle avant de réserver.

